Santé des soignants et des personnels hospitaliers

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Prendre soin des autres ne protège ni de la maladie ni de la souffrance psychologique. Les professionnels de santé disposent pourtant de connaissances en matière de prévention et de dépistage et évoluent au contact quotidien du système de soins. Mais lorsqu’il s’agit de leur propre santé, les contraintes professionnelles, le manque de temps ou encore la difficulté à endosser le rôle de patient peuvent constituer autant de freins au suivi médical et à la prévention.
L’enquête « What Health ? », publiée en juin 2026 par le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHAR-E), apporte un éclairage sur cette problématique. Consacrée aux médecins, pharmaciens et odontologistes exerçant dans les établissements publics de santé, elle étudie aussi bien leur santé physique et psychologique que leur sommeil, leur hygiène de vie, leur suivi médical ou encore les conditions d’exercice pendant la grossesse.
Ses résultats mettent notamment en évidence l’impact que les professionnels interrogés attribuent à leur travail : 48 % estiment qu’il a un effet négatif sur leur santé physique, 63 % sur leur santé psychologique et 65 % sur leur sommeil.
Si ces résultats ne peuvent être extrapolés à l’ensemble des soignants, ils soulèvent une question plus large : comment mieux préserver la santé de ceux qui prennent quotidiennement soin des autres ?
Une enquête inédite sur l’état de santé des professionnels de santé
Pourquoi cette enquête a-t-elle été réalisée ?
Les données consacrées spécifiquement à la santé des médecins, pharmaciens et odontologistes hospitaliers restent relativement limitées. Le SNPHAR-E a donc souhaité dresser un état des lieux de leur santé et mieux identifier les liens qu’ils établissent entre leur état de santé et leurs conditions d’exercice.
Le questionnaire aborde un large éventail de sujets : antécédents médicaux et psychiatriques, sommeil, hygiène de vie, consommation d’alcool et de tabac, suivi médical, médecine du travail, grossesse, charge de travail ou encore permanence des soins.
L’enquête cherche également à identifier les attentes des praticiens en matière de prévention, de suivi médical et d’adaptation des conditions de travail.
Qui sont les professionnels interrogés ?
L’enquête a été menée entre le 14 octobre 2025 et le 15 janvier 2026 auprès de 3 611 médecins, pharmaciens et odontologistes exerçant dans des établissements publics de santé.
Près de 85 % des répondants sont des praticiens hospitaliers titulaires. Les femmes représentent environ les deux tiers de l’échantillon et la moitié des participants ont entre 35 et 54 ans.
L’enquête présente néanmoins certaines limites. Certaines spécialités, dont l’anesthésie-réanimation, sont davantage représentées et les professionnels particulièrement sensibilisés aux questions de santé ont pu être plus enclins à répondre.
Ses résultats doivent donc être interprétés comme un état des lieux de la population interrogée et non comme des données représentatives de l’ensemble des professionnels de santé français.
Une santé physique et mentale fragilisée par les conditions d’exercice
Des répercussions importantes sur la santé physique
Plus de la moitié des professionnels interrogés, soit 56,1 %, déclarent au moins un antécédent médical.
Parmi eux, 12,1 % signalent une pathologie cardiovasculaire, 5,4 % un antécédent de cancer et près de 20 % des troubles musculosquelettiques. Plus d’un tiers des répondants indiquent par ailleurs avoir été hospitalisés au cours des cinq années précédant l’enquête et 37 % suivent un traitement pour une pathologie physique.
Ces données ne permettent pas à elles seules de conclure que les praticiens hospitaliers sont globalement en moins bonne santé que le reste de la population. Les auteurs de l’enquête indiquent d’ailleurs que leur santé physique apparaît généralement comparable à celle de la population générale.
Certains résultats interrogent néanmoins sur les conséquences possibles des conditions d’exercice. Près d’un praticien sur deux estime ainsi que son travail a un effet négatif sur sa santé physique.
La charge de travail constitue le facteur négatif le plus fréquemment cité. Le travail de nuit, le travail le week-end, le volume horaire ou encore les relations professionnelles sont également mentionnés.
Le temps consacré au travail permet de mesurer certaines de ces contraintes : l’enquête évalue la durée hebdomadaire moyenne à environ 51 heures pour les praticiens hospitaliers à temps plein et à 55 heures pour les hospitalo-universitaires.
Le sommeil et la santé psychologique particulièrement affectés
L’impact du travail apparaît encore plus marqué lorsqu’il est question de santé mentale et de sommeil.
63 % des répondants considèrent que leur activité professionnelle a un effet négatif sur leur santé psychologique, dont près d’un sur cinq qui qualifie cet impact de majeur.
L’enquête relève également une prévalence déclarée des troubles anxieux supérieure à celle observée dans la population générale. Les auteurs identifient notamment les professionnels les plus jeunes et les 55-59 ans comme des populations particulièrement fragilisées sur le plan psychologique.
Le sommeil constitue un autre point d’attention majeur : 65 % des répondants estiment que leur travail affecte négativement leur sommeil et près de 45 % jugent la qualité de celui-ci mauvaise ou très mauvaise.
Ces difficultés peuvent à leur tour avoir des répercussions sur l’activité professionnelle. Près d’un quart des participants déclarent que leur sommeil affecte fréquemment leur travail et 19 % font le même constat concernant leur santé psychologique.
Des habitudes de vie parfois préoccupantes
L’enquête s’intéresse également aux comportements de santé des praticiens.
Le tabagisme apparaît relativement faible. La consommation d’alcool est en revanche plus fréquente : 58 % des répondants déclarent en consommer chaque semaine et 2 % quotidiennement.
Un autre résultat retient particulièrement l’attention : le recours à l’autoprescription.
Parmi les praticiens prenant un traitement pour une maladie physique, la moitié déclare se prescrire elle-même ses médicaments. L’autoprescription concerne également 38 % des répondants traités pour une pathologie psychiatrique.
Cette pratique illustre l’une des particularités de la santé des professionnels médicaux : disposer des compétences permettant de comprendre ses symptômes ou de prescrire un traitement peut aussi conduire à se passer du regard extérieur d’un confrère.
Comment préserver sa santé mentale au quotidien en tant que soignant ?
La prévention de la souffrance psychologique des soignants ne peut pas reposer uniquement sur des comportements individuels. L’organisation du travail, la charge d’activité, les effectifs, les horaires ou encore les relations professionnelles jouent également un rôle important.
À l’échelle individuelle, certains signaux doivent toutefois inciter à rechercher un accompagnement : fatigue persistante, troubles répétés du sommeil, anxiété, irritabilité, perte de motivation, difficultés de concentration, isolement ou recours accru à des substances psychoactives.
Disposer d’un médecin traitant extérieur, consulter plutôt que recourir systématiquement à l’autodiagnostic ou à l’autoprescription et solliciter le service de santé au travail lorsque l’état de santé affecte l’activité professionnelle participent également à la prévention.
Surtout, les difficultés psychologiques ne doivent pas être banalisées au motif qu’elles seraient inhérentes aux métiers du soin. Un accompagnement précoce peut permettre d’éviter l’installation durable d’une situation de souffrance.
Grossesse, suivi médical : des constats qui interrogent
Une prise en compte insuffisante de la grossesse
L’enquête consacre une partie spécifique aux conditions d’exercice pendant la grossesse.
Les résultats montrent que les adaptations restent peu fréquentes : quatre grossesses sur cinq ne donnent lieu à aucune modification des conditions de travail.
La permanence des soins se poursuit également souvent au-delà du début de la grossesse. Plus de la moitié des praticiennes concernées indiquent avoir continué à effectuer des gardes ou des astreintes après le troisième mois.
Plusieurs raisons sont avancées : difficulté à organiser le remplacement, volonté de ne pas augmenter la charge de travail des collègues, sentiment de culpabilité ou encore conséquences financières liées à l’arrêt des gardes et astreintes.
Le recours au congé pathologique est par ailleurs important. L’enquête relève également un taux de naissances prématurées de 12,6 %, contre 5,6 % dans la population générale selon le point de comparaison retenu par les auteurs.
L’étude ne permet pas d’établir à elle seule un lien de causalité entre les conditions de travail et la prématurité. Ces résultats conduisent néanmoins le SNPHAR-E à demander une meilleure adaptation des conditions d’exercice pendant la grossesse.
Pourquoi de nombreux soignants renoncent-ils à leur propre suivi médical ?
L’accès théorique au système de soins ne signifie pas nécessairement que les professionnels de santé en bénéficient pour eux-mêmes.
L’enquête montre ainsi qu’environ un praticien interrogé sur cinq ne dispose pas d’un médecin traitant extérieur. Près de 18 % déclarent être leur propre médecin traitant.
Le constat est également marqué concernant la médecine du travail. Plus de 80 % des répondants ne bénéficient pas d’un suivi régulier et près de la moitié indiquent ne jamais avoir reçu de proposition de rendez-vous.
Plusieurs obstacles peuvent intervenir dans le suivi médical d’un soignant : manque de temps, contraintes horaires, difficulté à consulter un confrère que l’on connaît professionnellement, souci de confidentialité ou sentiment de pouvoir gérer soi-même sa santé.
Les auteurs de « What Health ? » alertent notamment sur les risques liés à l’autosuivi : banalisation d’un symptôme, déni, retard diagnostique ou insuffisance de prise en charge.
Les soignants réclament une meilleure prévention
Les attentes vis-à-vis de la médecine du travail
Les résultats de l’enquête ne traduisent pas un désintérêt des praticiens pour la médecine du travail. Ils montrent au contraire une forte demande de suivi.
Plus de 90 % des professionnels interrogés souhaitent bénéficier d’un suivi régulier, annuel ou tous les deux ans.
Pour le SNPHAR-E, cette demande suppose notamment que les services de santé au travail disposent des moyens humains suffisants pour assurer effectivement leurs missions.
La prévention passe également par la possibilité d’adapter les conditions d’exercice lorsqu’une situation individuelle le nécessite, qu’il s’agisse de l’âge, de la grossesse, d’une maladie ou d’une situation de handicap.
Les propositions du SNPHAR-E pour améliorer la santé des professionnels
À la lumière de son enquête, le SNPHAR-E propose la mise en œuvre d’un « Plan Santé des Praticiens ».
Celui-ci repose sur 5 axes :
- développer l’information et la formation,
- renforcer la prévention,
- améliorer la prise en charge et l’accompagnement des professionnels en difficulté,
- mieux organiser leur suivi médical
- reconnaître les conséquences de certaines conditions de travail.
Le syndicat demande notamment une meilleure maîtrise du temps de travail et de la permanence des soins, une adaptation des activités à l’âge, une prise en compte renforcée de la grossesse, un accès facilité aux services de santé au travail et un meilleur accompagnement en cas de maladie.
Ces propositions rencontrent certaines attentes exprimées par les répondants : près de neuf sur dix souhaitent une limitation du volume d’activité, plus de 90 % sont favorables à une adaptation des tâches en fonction de l’âge et la quasi-totalité demande une adaptation des horaires ou de l’activité pendant la grossesse.
Prendre soin de ceux qui soignent : un enjeu majeur pour l’hôpital
Prévenir plutôt que réparer
La prévention de la santé des soignants ne se limite pas à intervenir lorsqu’un professionnel est déjà en arrêt de travail ou en situation d’épuisement.
Elle suppose également d’agir en amont sur les facteurs de risque : charge de travail, amplitudes horaires, travail de nuit, récupération insuffisante, tensions organisationnelles, violences, conflits professionnels ou difficultés managériales.
Elle passe aussi par un accès effectif aux dispositifs de prévention et de suivi médical.
L’un des enseignements de « What Health ? » réside précisément dans le décalage entre les besoins exprimés par les praticiens et le suivi dont ils déclarent bénéficier.
Pourquoi la santé des soignants est aussi un enjeu de qualité des soins
Préserver la santé des professionnels ne répond pas seulement à un enjeu individuel.
Dans l’enquête, 24 % des répondants indiquent que la qualité de leur sommeil a fréquemment des répercussions sur leur travail. Ils sont 19 % à faire le même constat concernant leur santé psychologique.
La fatigue, les troubles du sommeil ou la souffrance psychologique peuvent notamment affecter la concentration, la prise de décision et les relations au sein d’une équipe.
La santé des professionnels constitue ainsi l’une des composantes du fonctionnement des équipes hospitalières et, plus largement, de la qualité et de la continuité des soins.
Qui est responsable de la santé et de la sécurité des soignants ?
La prévention des risques professionnels relève en premier lieu de l’employeur. Celui-ci doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs.
Cette obligation repose notamment sur l’identification et l’évaluation des risques professionnels, la mise en œuvre d’actions de prévention, l’information et la formation des personnels ainsi que l’adaptation de l’organisation et des moyens de travail.
Dans les établissements de santé, cette démarche concerne aussi bien les risques physiques que les risques psychosociaux liés, par exemple, à la charge de travail, aux horaires atypiques, aux violences ou aux relations professionnelles.
Le professionnel reste parallèlement acteur de sa propre santé : consulter, signaler une difficulté ou solliciter un accompagnement peut permettre une prise en charge plus précoce. Cette responsabilité individuelle ne saurait toutefois se substituer aux mesures collectives de prévention qui relèvent de l’employeur.
Où trouver du soutien ? Les dispositifs d’écoute accessibles aux soignants
Un professionnel confronté à une situation de souffrance peut en premier lieu se tourner vers son médecin traitant, le service de santé au travail de son établissement ou un professionnel de la santé mentale.
Des dispositifs spécifiques existent également pour accompagner les professionnels de santé.
Le Conseil national de l’Ordre des médecins met ainsi à disposition des professionnels de santé et des internes en médecine en difficulté le 0800 288 038. Ce numéro vert gratuit permet d’être écouté par des psychologues et, si nécessaire, orienté vers une structure adaptée, dans le respect de la confidentialité et du secret médical. Pour les médecins inscrits au Tableau et les médecins en formation, un soutien psychologique immédiat est accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
En cas de détresse ou de pensées suicidaires, le 3114, numéro national de prévention du suicide piloté par le ministère chargé de la Santé, est accessible gratuitement partout en France, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Des professionnels spécifiquement formés assurent l’écoute, l’évaluation et l’orientation des personnes qui sollicitent le dispositif.
L’essentiel est de ne pas rester seul face à une situation qui se dégrade et de rechercher suffisamment tôt un interlocuteur ou une prise en charge adaptée.
Programme M : un accompagnement conçu par et pour les soignants
Parce que la difficulté à demander de l’aide constitue elle-même un obstacle à la prise en charge, Groupe Pasteur Mutualité s’engage également auprès des professionnels de santé en souffrance à travers le Programme M.
Porté par le Fonds de dotation de la Villa M, le Programme M est un dispositif gratuit destiné à l’ensemble des professionnels de santé. Il accompagne les soignants confrontés à une situation susceptible d’affecter leur exercice professionnel : difficultés professionnelles ou personnelles, conflit avec un supérieur ou un patient, surmenage, burn-out ou encore addiction.
Le dispositif repose sur un principe particulier : l’entraide entre pairs. Il permet au professionnel en difficulté de bénéficier d’une écoute et d’un accompagnement personnalisé assurés par des soignants-intervenants spécialement formés pour accompagner leurs confrères. Le Programme M s’inspire du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ), une initiative mise en place au Québec dès 1990.
Cette approche permet au professionnel d’échanger avec un interlocuteur qui connaît les contraintes et les réalités propres aux métiers du soin. Le Programme M peut ainsi constituer une porte d’entrée vers l’aide et contribuer à rompre l’isolement lorsqu’un soignant rencontre des difficultés.
Les résultats de l’enquête rappellent finalement une réalité simple : les connaissances médicales ne prémunissent ni contre la maladie ni contre la souffrance. Préserver la santé des soignants suppose donc à la fois d’agir sur leurs conditions d’exercice, de leur garantir un véritable accès à la prévention et au suivi médical et de leur permettre de demander de l’aide lorsqu’ils en ont besoin.
À retenir — 6 points clés sur la santé et la prévention des soignants
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Sources :
- Santé des praticiens hospitaliers : résultats de l’enquête du SNPHARE « What Health ? »
- Conseil national de l’Ordre des médecins – Numéro vert – Entraide
- Programme M : prise en charge des soignants en souffrance