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Lutte contre la désinformation en santé : les enseignements du rapport remis au Gouvernement

Lutte contre la désinformation en santé : les enseignements du rapport remis au Gouvernement

Temps de lecture : 6 min

 

À la suite des crises sanitaires récentes, et notamment de la pandémie de Covid-19, la question de la désinformation en santé s’est imposée comme un enjeu majeur de santé publique et de cohésion sociale. C’est dans ce contexte que le ministère de la Santé et de l’Accès aux soins a confié, à l’été 2025, une mission d’expertise indépendante à trois personnalités scientifiques reconnues : le Pr Mathieu Molimard, la Pr Dominique Costagliola et le Dr Hervé Maisonneuve. Annoncée publiquement à la fin du mois d’août 2025, cette mission avait pour objectif d’analyser les mécanismes de la désinformation en santé en France et de formuler des recommandations opérationnelles afin de structurer une réponse nationale coordonnée.

Le rapport issu de ces travaux, intitulé Information en santé – Bilan des forces et des faiblesses – Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé, a été remis au ministre le 12 janvier 2026. Il constitue désormais le socle de la stratégie nationale portée par les pouvoirs publics dans ce domaine.

 

Une mission d’expertise fondée sur un large travail de terrain

Entre août et novembre 2025, les auteurs du rapport ont conduit 156 entretiens impliquant 270 personnes issues d’horizons très variés : agences sanitaires, Assurance Maladie, établissements de santé, organismes de recherche, universités, sociétés savantes, ordres professionnels, journalistes, médias, plateformes numériques, associations, mutuelles et représentants de la société civile. Ce matériau, représentant plus de 800 pages de comptes rendus, a permis d’établir un diagnostic partagé de la situation française.

Le constat dressé est sans ambiguïté. La France est confrontée à une intensification de la désinformation en santé, favorisée par une littératie scientifique insuffisante, un esprit critique inégalement développé et des usages numériques dominés par la viralité et l’émotion. Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui la principale source d’information pour une part importante des jeunes adultes, dans un environnement où les contenus circulent sans filtre, souvent sans hiérarchisation des sources ni contextualisation scientifique.

 

Une fragilité structurelle face à la désinformation

Le rapport met en évidence une vulnérabilité collective reposant sur trois facteurs principaux. Le premier tient à une éducation à la science et à la santé encore insuffisante, qui rend difficile la distinction entre faits établis, hypothèses scientifiques, opinions et croyances. Le second concerne la difficulté, pour une partie du public, à évaluer la fiabilité des sources d’information dans un paysage médiatique saturé. Le troisième résulte de la transformation profonde des modes d’accès à l’information, marquée par la prééminence des plateformes numériques et des formats courts.

Cette fragilité est d’autant plus préoccupante que la désinformation touche l’ensemble des champs de la santé : vaccination, traitements médicamenteux, alimentation et nutrition, santé mentale, santé des femmes, pratiques de soins non conventionnelles ou encore risques environnementaux. Le rapport souligne également l’asymétrie entre, d’un côté, des acteurs de la désinformation structurés, parfois motivés par des intérêts économiques ou idéologiques, et, de l’autre, des scientifiques, professionnels de santé et journalistes souvent isolés, exposés au harcèlement et insuffisamment protégés lorsqu’ils prennent la parole.

 

Une parole publique dispersée et peu adaptée aux usages

Les auteurs pointent une communication institutionnelle morcelée, insuffisamment coordonnée et peu en phase avec les usages contemporains. Les procédures de validation, indispensables à la fiabilité des messages, apparaissent trop lentes face à la rapidité de diffusion des fausses informations. Par ailleurs, les formats traditionnels de communication peinent à émerger dans des espaces numériques dominés par des récits émotionnels ou polarisés.

Le service public d’information en santé, notamment via le portail Santé.fr, est identifié comme un outil central mais aujourd’hui insuffisamment armé pour jouer pleinement son rôle de repère de confiance.

Dans ce cadre, le rapport fait écho à des dispositifs déjà existants, à l’image de la rubrique officielle « Décryptage » du site Santé.fr. Cet espace a vocation à répondre aux interrogations du public face à des affirmations ou informations circulant en ligne, en proposant une analyse pédagogique fondée exclusivement sur des sources scientifiques et institutionnelles reconnues. Sans se substituer à une consultation médicale, Santé.fr Décryptage contribue à clarifier les débats, à distinguer les faits établis des informations infondées et à fournir des repères fiables dans un environnement informationnel saturé. Le rapport plaide ainsi pour une refonte ambitieuse de cet écosystème, afin de renforcer l’accessibilité, la lisibilité et la réactivité de l’information publique en santé.

 

Une stratégie nationale structurée autour de six piliers

Face à ce diagnostic, le rapport propose une stratégie cohérente et opérationnelle reposant sur six piliers complémentaires : l’éducation, la formation, l’information, la détection, les sanctions et la recherche. Ces axes se déclinent en neuf recommandations structurantes.

Parmi les mesures phares figure la promotion d’un parcours continu d’éducation à l’esprit critique, à la science, à la santé et aux médias, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie. Le renforcement de la formation des professionnels de santé, des scientifiques, des journalistes, des enseignants et des cadres publics constitue un autre levier central, avec une attention particulière portée à la communication scientifique et à la compréhension des mécanismes de désinformation.

Le rapport recommande également la création d’un Info-Score Santé, inspiré du Nutri-Score, destiné à évaluer la qualité éditoriale des sources d’information en santé sur la base de critères transparents et publics. Cet outil, non coercitif, vise à offrir au public un repère lisible pour s’orienter dans un environnement informationnel complexe.

 

Vers un observatoire national de l’information en santé

La création d’un observatoire national de l’information en santé constitue l’un des piliers de la stratégie proposée. Cet observatoire aurait vocation à devenir le point d’entrée public de l’information fiable en santé, en s’appuyant sur un conseil scientifique indépendant. Il serait chargé de coordonner les acteurs, de mettre à disposition une plateforme d’information modernisée, de proposer un annuaire d’experts et de piloter un système d’infovigilance.

Ce dispositif d’infovigilance viserait à détecter précocement les signaux faibles de désinformation, à qualifier les contenus trompeurs et à organiser des réponses graduées, rapides et coordonnées, notamment sur les réseaux sociaux et les plateformes les plus fréquentées.

 

Responsabiliser et protéger

Le rapport insiste sur la nécessité d’appliquer plus rigoureusement les textes existants en matière de sanctions, plutôt que de créer de nouveaux délits. Il s’agit à la fois de responsabiliser les désinformateurs, qu’ils soient citoyens, influenceurs, médias ou professionnels, et de mieux protéger les scientifiques et soignants qui contribuent à l’information du public.

Dans cette perspective, les auteurs soulignent l’importance d’encadrer la parole publique des professionnels de santé lorsqu’ils s’expriment en ligne. La mission rappelle que la liberté d’expression et la liberté académique s’accompagnent d’une responsabilité déontologique : celle de s’exprimer dans son champ de compétence, de signaler ses liens d’intérêts et de distinguer clairement les faits établis des opinions personnelles. Ces principes rejoignent directement les travaux du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom) ayant mené à la création de la charte destinée à encadrer l’activité des médecins créateurs de contenu en ligne, sur laquelle GPM avait déjà attiré l’attention.

Cette charte illustre concrètement la manière dont les professionnels de santé peuvent contribuer à la lutte contre la désinformation en santé, en adoptant des règles de bonne conduite adaptées aux usages numériques contemporains. Elle constitue un exemple d’initiative professionnelle en cohérence avec les orientations du rapport, en favorisant une information médicale à la fois rigoureuse, accessible et respectueuse du public, tout en protégeant les médecins engagés dans la diffusion de contenus fiables.

Enfin, la désinformation en santé est identifiée comme un champ de recherche à part entière. Le développement de l’infodémiologie, discipline consacrée à l’étude des flux d’information et de leur impact sur la santé publique, est présenté comme une priorité stratégique, à l’échelle nationale comme européenne.

 

Un cadre de référence pour les acteurs de la santé

Par l’ampleur de son diagnostic et la précision de ses recommandations, le rapport remis en janvier 2026 constitue désormais un document de référence pour l’ensemble des acteurs du système de santé. Il pose les bases d’une action publique structurée visant à restaurer la confiance dans l’information en santé, condition essentielle de l’efficacité des politiques de prévention, de soins et, plus largement, de la cohésion sociale.

Dans un contexte où la circulation de l’information influence directement les comportements de santé, cette stratégie nationale marque une étape importante dans la reconnaissance de la lutte contre la désinformation comme un enjeu sanitaire à part entière.

 

Sources :

rapport_information.pdf

 

 

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